L'Amitié entre Malraux et Nehru.

Évelyne Lantonnet

Nehru (1889-1964) et Malraux (1901-1976) se rencontrent à Paris en 1936 ; ils se reverront en Inde en1958 lors du second voyage de Malraux dans ce pays ; à Paris en 1960 lorsque Nehru vient visiter l'exposition sur "Les Trésors d'art de L'Inde", ainsi qu'en 1962 au cours de son voyage officiel en France.
Le contexte historique, qui sous-tend ces visites et les échanges qu'elles suscitent, couvre des événements décisifs dans un siècle déchiré par des idéologies antagonistes : fascisme et nazisme d'un côté, stalinisme de l'autre. Au sortir de la seconde guerre mondiale, au cours de laquelle ces idéologies se sont affrontées, l'Inde conquiert son indépendance, "Swaraj", le 15/8/47 ; Gandhi, le principal artisan de cette indépendance, est assassiné l'année suivante.
Bien des éléments semblent à première vue séparer les deux hommes. Leur origine et leur formation, d'abord. Si Malraux cherche toute sa vie à dissimuler la modestie de sa famille et tente d'enfouir son enfance dans "le misérable tas de secrets", Nehru issu d'une famille de Brahmes hindous - Malraux le nomme "l'intellectuel patricien" - est élevé à l'occidentale : après des études au Trinity Collège de Cambridge, il devient avocat en 1912. Leur engagement ensuite : l'un rentre au pays ; l'autre ne rêve que d'en sortir. Alors que Nehru, dès son retour en Inde, s'inscrit au parti du Congrès, puis devient Secrétaire général du parti, Malraux dans sa jeunesse s'engage dans des luttes hors du territoire français, en Indochine, plus tard en Espagne.
Ces clivages pourtant recouvrent des réalités plus complexes.
Quelles sont donc les bases de cette amitié, qui perdurera pendant trente ans, malgré les aléas de l'Histoire ? En quoi cette amitié a-t-elle servi le rapprochement entre les deux peuples ?
Au miroir de leur autobiographie
Le lecteur est invité à entrer dans l'intimité des deux hommes par le biais de leur autobiographie. Dans Ma Vie et mes prisons, Nehru retrace son enfance, sa formation et sa longue lutte en faveur de la reconnaissance de l'Inde. The Discovery of India, rédigé par Nehru lors de son séjour en prison à Ahmednagar est publié par l'Université d'Oxford en 1946. Abordant l'Histoire, la culture et la philosophie de son pays, Nehru soutient la thèse, selon laquelle, en qualité de nation historique, l'Inde a toute légitimité à revendiquer son indépendance. Du côté de Malraux, la publication des Antimémoires a lieu en 1967. Si l'ouvrage de Nehru paraît juste avant qu'il ne devienne Premier Ministre, la méditation anticipant l'action, les commentaires de Malraux sont rédigés, pendant qu'il est ministre du Général de Gaulle.
"Nulle conversation avec un ami hindou, fût-il un des derniers sages de l'hindouisme, ne me rend le temps sensible, comme le fait Nehru lorsqu'il me dit : "Gandhi pensait que…" C'est dans le troisième chapitre de la première partie des Antimémoires que Malraux évoque ses séjours en Inde, en mentionnant 1958-1965. Il rassemble les deux voyages effectués lorsqu'il est ministre. Une transition temporelle lie les deux fragments : "Me voici de nouveau à Delhi sept ans plus tard." Nehru étant mort en 1964, Malraux commence le périple de 1965 en allant s'incliner sur les tombes de Gandhi et Nehru.
Le récit de la première rencontre de 1958 comporte une description physique du Pandit : "C'était un visage romain", dans lequel Malraux relève "les yeux bleus" et "le teint gris". Commentant sa silhouette et ses manières, il souligne des attitudes contrastées, allant du chef de maquis au gentleman. Il est surtout sensible à son intelligence et à son charme, aptitude qu'il décèle également chez sa fille. L'amitié est sensible par l'intimité et la cordialité des gestes. Ce compte-rendu est aussi habité par des images antérieures. Plus de vingt ans s'étant écoulés, le mémorialiste confronte le Nehru d'autrefois, aux gestes amples, à son interlocuteur actuel "aux gestes frileux", comme si à l'extension assurée de la jeunesse, succédait un resserrement sur soi. Au-delà des impressions ressenties, Malraux prolonge par l'acte d'écriture la présence de Nehru. Il s'abandonne au plaisir de la réminiscence : ce que la mémoire préserve, ce sont aussi bien des images que des propos. Sauvant de l'oubli ce qui fut fugace, le mémorialiste intériorise cette parole. Il abolit la distance, tout en laissant abrupte l'irréductible altérité de son interlocuteur.
Le modèle du "grand homme"
Au gré des pages, les Antimémoires font défiler les grandes figures politiques du XXe siècle, qu'il s'agisse de Mao-Tsé-Toung ou de Charles De Gaulle. Malraux a l'habitude de dialoguer avec ces personnalités "liées à un combat". Cette catégorie d'individus unit deux aptitudes : la réflexion et l'action. Chez Nehru, Malraux détecte sans peine l'intellectuel, tout en décelant une volonté d'agir. Il tisse un lien entre cette nécessité de laisser son empreinte dans l'ordre de la réalité et l'omniprésence de la pensée de la mort, disposition perceptible dès 1930 chez Perken, protagoniste de La Voie royale. Malraux et Nehru défendent des interprétations différentes du XXe siècle. Si pour le premier, le siècle a vu la montée en puissance des USA au détriment de l'Europe, le second estime que le problème capital est la décolonisation. Autant de regards prismatiques. La dénomination que Malraux décerne à Nehru est "homme de l'Histoire" ; il faut entendre par là, non pas qui appartient à l'Histoire, mais qui fait l'Histoire. Ce jugement de valeur trouve tout son sens dans la formule malrucienne par excellence "des hommes de l'anti- destin", parmi lesquels il place César, Mao, Nehru. Toutefois, un homme de l'Histoire semble présenter des similitudes avec Nehru : le président du Sénégal, Léopold Sedar Senghor. Le rapprochement qu'esquisse Malraux entre ces deux esprits trouve sa justification dans la volonté de faire accéder leur pays à l'indépendance sans effusion de sang. Il est peut-être une affinité plus subtile : le respect de la vie sous toutes ses formes, une dignité accordée au vivant, le plus humble soit-il. À Cet effet, le premier Ministre de l'Inde estime devoir prendre position contre les principes de destruction qu'impliquent le développement scientifique et les dispositions passionnelles des hommes, c'est-à-dire contre des processus aussi bien rationnels qu'irrationnels. Rappelant que dans son pays le premier problème demeure l'analphabétisme, son rêve serait de "voir des écoles pleines d'enfants".
Au cours de ces échanges, Malraux est sensible à une dialectique entre le masque et ce qu'il appelle l' "au-delà du masque". Le masque serait la personne officielle, dont l'Histoire se souviendra, visage convenu et figé. L'au-delà du masque désigne la personne vivante, emportée dans le flux de la vie : "Il y avait ce sourire lié à une expression rêveuse qui suggérait des yeux bleus (ils étaient bruns)." Malraux outrepasse la réalité objective et tel un peintre va capter l'au-delà des sensations pour transcrire au plus près une impression intérieure. Ce thème du masque est repris après la mort de Nehru. Malraux évoque une photo prise après la première attaque : "regard perdu dans un masque foudroyé". Indiscutablement, c'est un masque mortuaire qui s'impose. L'amitié n'est-elle pas ce qui permet, par la sûreté de l'intuition, d'aller au-delà du masque pour toucher l'authenticité de l'intime ?
Deux esprits ouverts sur le monde
Génial autodidacte, Malraux a su se former une culture très diversifiée et sur certains points d'une rare érudition. Sa bibliothèque personnelle consacrée à l'Inde comporte des ouvrages sur la sculpture indienne et les différentes interprétations - philosophiques, symboliques… - qui ont pu être menées. Il s'intéresse également au Bouddha et aux images divines. A l'issue de son voyage effectué en compagnie de Clara, Malraux avait exposé en 1932 à la Galerie de la NRF 42 têtes sans corps, pièces qu'il avait lui-même rapportées du Pamir. Du côté de Nehru, son ami témoigne : "La musique lui était familière (…) et il aimait la danse." La culture se trouve au cœur des préoccupations des deux hommes : l'un est chargé des Affaires culturelles dans le gouvernement de Charles de Gaulle ; l'autre, premier Ministre, désire que son pays s'émancipe et accède à tout ce qu'une république peut offrir à ses concitoyens. Cette collaboration, souhaitée par le gouvernement français, va prendre la forme d'expositions. Lors de son voyage officiel en 1958, Malraux est accompagné par le romancier et philosophe Raja Rao. Il demande à visiter les Instituts de culture indienne de Bangalore et de Bombay, le centre de musique de Madras, le collège sanscrit de Bénarès. Il propose à Nehru de monter une exposition d'art indien à Paris, tandis que l'Inde serait prête à accueillir une exposition sur la Révolution. L'Inde se montre désireuse de créer un organisme similaire au Ministère des Affaires culturelles. L'exposition "Trésors de l'art indien", qui réunira 940 pièces, sera inaugurée au Grand- Palais le 4/4/1960 et visitée le 8/5 par Nehru. Malraux rédige une Préface au Catalogue Trésors d'art de l'Inde, dans laquelle il s'applique à dégager l'amplitude géographique -"l'art d'un continent"- et l'enjeu métaphysique - "la terre de l'Absolu"-. Refusant d'asservir cet art à la réalité, il propose de relier ces figures au cosmos et de voir en elles un véritable Trésor de la civilisation mondiale. L'art indien représente "un irremplaçable ferment". Ainsi, une des plus vieilles civilisations devient gage de renouvellement et d'inventivité. Confronté aux modifications rapides d'une civilisation qui, sous l'influence de la science, laisse une place grandissante aux instincts et aux rêves élémentaires, Malraux réaffirme que la culture incarne "l'héritage de la noblesse du monde" Comme dans "La Monnaie de l'absolu", l'art mondial est constitué par "l'ensemble des résurrections". Fondé à la mort du Pandit Nehru en 1964, le Prix Jawarlal Nehru est décerné à l'unanimité à Malraux en 1972 ; ce dernier viendra chercher ce Prix à Delhi en 1974, en compagnie de Sophie de Vilmorin.
De la spiritualité
"L'éléphant est le plus sage de tous les animaux, le seul qui se souvienne de ses vies antérieures ; aussi se tient-il longtemps tranquille, méditant à leur sujet." André Malraux, qui avait d'abord songé à une pensée de Victor Hugo pour ouvrir les Antimémoires, inscrit en exergue ce texte bouddhique, donnant ainsi l'impression de placer son existence ou l'écriture de sa vie sous le signe de la réincarnation. Malraux, cet agnostique, croit-il à la métempsycose ? Il s'en entretient avec son traducteur japonais Tadao Takemoto, en substituant à la transmigration, la métamorphose. Ce processus sous-tend toute sa pensée esthétique.
Au sujet du peuple indien, il est écrit dans les Antimémoires : "Ce peuple exprime la plus haute spiritualité du monde." Pour Malraux comme pour Nehru, l'Inde est empreinte de spiritualité, mais plusieurs éléments de la réalité contemporaine vont à l'encontre de cet art de vivre et de penser. Une des premières sources d'interrogation provient de la place grandissante accordée aux sciences et aux techniques. Les deux interlocuteurs sont d'accord sur l'idée que l'Inde est entrée dans la modernité à partir de l'Indépendance, mais qu'elle ne doit pas sombrer dans l'utilitarisme. Revenant sur la définition du matérialisme, Malraux constate avec amertume, non le triomphe de l'esprit, mais le règne d'une science destructrice, symbolisée par la bombe atomique. Une autre difficulté provient du fait que la personnalité, qui est à la tête de ce pays métaphysique, est résolument athée. À la différence de Gandhi, qui s'inscrit dans le sillage des traditions et de la spiritualité, Nehru est plus marqué par son éducation britannique et par les théories marxistes. Malraux et Nehru se retrouvent dans ce qui a été défini par l'auteur de La Métamorphose des dieux comme L'Intemporel. Ils en viennent à penser que leur véritable but serait la Vérité, enjeu de l'esprit et non de l'âme. Plus qu'au sacré, c'est peut-être à la spiritualité que s'attachent les deux hommes et plus qu'à la perpétuation de la tradition, c'est à l'édification d'une Inde moderne, qu'ils veillent.
Comment donner forme à l'avenir, alors que les valeurs fondatrices divergent ? Les deux amis sont intimement persuadés de la nécessité de promouvoir au sein des pays modernes une éthique qui aide les peuples à déterminer leurs valeurs, sans perdre leur identité. Pour Nehru, la difficulté réside dans la construction d'un état laïque, alors que les mentalités sont imprégnées de mythes et de récits épiques. Sa position suppose une dichotomie nette entre le religieux et le politique, qui doit trouver ses fondements dans l'éthique. La morale constitue peut-être une des possibilités de maintenir une grandeur de l'homme, au sein d'une organisation, qui ne serait pas nécessairement à vocation religieuse. "Ici, l'éthique était réellement fondamentale." Une autre possibilité de jonction entre des mondes qui tendent à devenir hétérogènes est aperçue par Malraux, lorsqu'il dialogue avec Senghor. Il songe à établir des corrélations entre la nature et le surnaturel. Cette symbiose aurait cimenté des civilisations, dont les traits saillants n'étaient peut-être pas à l'origine destinés à se comprendre. Malraux se plaît à rappeler l'extrême attention de Nehru pour les bêtes et les plantes, ces manifestations du vivant souvent méprisées, pour lesquelles son ami exprime toute sa déférence : respect de l'infiniment petit, sauvegarde des plus vulnérables. Clôturant son voyage de 1965, tandis que Nehru a déserté "ce jardin de mémoire sans mort et sans tombeau", il rassemble, à la manière d'une oraison funèbre, le petit peuple humble des insectes, des lézards et des chauves-souris. Fondements éthiques, tentative de synthèse cosmique… une troisième voie pourrait être envisagée pour relier des visions du monde contraires : la philosophie. Malraux ne demande-t-il pas après les honneurs qui lui sont rendus au cours de son voyage en 1958 de visiter les sages Krishna Menon, Vinova Brave ? Cette sagesse ancestrale est souvent convoquée à travers le rappel de la Nuit du Grand Départ, nuit au cours de laquelle Siddharta, jeune Prince auquel toutes les tribulations de l'existence ont été épargnées, s'enfuit du Palais pour embrasser la réalité vivante du monde. Malraux accorde à cette scène une valeur emblématique : c'est celle du renoncement. Il y voit l'abandon de tout ce qu'un homme pourrait considérer comme essentiel : le pouvoir, les femmes, l'amour, l'enfant. Ce n'est qu'à partir de ces liens rompus que l'être pourra renaître et le Prince devenir Bouddha. La philosophie éclaire d'un nouveau jour ce récit fondateur, à mesure que s'humanise le héros. Pour ces deux esprits qui n'ont cessé de rechercher le sens de la vie, il semble possible de se libérer des religions, mais non de s'affranchir de l'éthique. Leur capacité à resituer l'homme dans le cosmos, l'homme dans son Histoire les amène à une parole de prédiction, qui leur permet d'entrevoir ce qui pour l'avenir pourrait s'avérer salutaire. Le dernier discours de Malraux devant quitter l'Inde en 1958 est retransmis à la radio indienne. Ouvrir la voie pourrait être, selon lui, la véritable mission de l'Inde.
Quels sont les éléments fondateurs de cette amitié ?
C'est peut-être d'abord un itinéraire, qui présente des similitudes. "Et nous voilà parlant prisons." Pour celui qui a séjourné dans les geôles d'Indochine, a été arrêté par la Gestapo, ce n'est pas là un simple sujet de conversations. Plus encore la table des matières de Ma Vie et mes prisons regorge d'expériences carcérales. Faut-il rappeler que Malraux offrira à Nehru une édition des œuvres de Villon, parce qu'en prison, ce dernier lisait Le Grand Testament ? Cette fréquence de l'enfermement n'a pu que participer à la constitution de leur personnalité : séparation et méditation ont donc contribué à leur détermination intérieure. Nehru distingue toutefois le sens spécifique de ces tribulations : si elles ont été pour Malraux accidentelles, elles constituent pour lui une finalité résumant le sens même de sa lutte : accepter d'être enfermé pour que son pays accède à la liberté.
Outre ces expériences similaires, ce qui peut les rassembler, c'est une passion commune pour l'Inde. Olivier Todd, biographe de Malraux, a cette formule éclairante : "L'Inde hante Malraux (…) L'Inde le possède" Quant à Nehru, il manifeste un réel souci à l'égard de son pays, comme s'il s'agissait d'une personne vivante. Si Malraux peut se permettre d'écrire : "Il était l'Inde.", au sens où il incarnait son pays et son peuple, Nehru, qui souhaiterait que l'Inde devienne la conscience du monde, est persuadé que son ami considère la spiritualité de l'Inde comme un apport décisif à une époque qui se sait en crise. D'après eux, le principe de non-violence, institué par Gandhi, représente un enseignement pour l'avenir.
Une troisième dimension peut les réunir : engager résolument une quête de la vérité. Tous deux, agnostiques invétérés, s'inscrivent dans une démarche rationnelle : faire confiance à la raison pour déceler le vrai. S'il est entrevu, ce dernier ne doit nullement servir à l'oppression, mais développer en l'homme sa capacité de résistance et l'exigence de sa conscience.
Malraux/Nehru : un face à face historique, dans lequel l'Inde a successivement joué le rôle de terre d'accueil, de microcosme représentatif du XXe siècle où s'affrontent tradition et modernité, de terre de rêve, qui sauvegarde un irrépressible besoin de spiritualité.
"Le mois dernier je suis retourné au Cachemire, après vingt trois ans d'absence. Je n'y ai passé que douze jours, mais douze jours pleins de beauté, pendant lesquels, avidement, j'ai bu à la coupe adorable de ce pays d'enchantement. J'ai eu le sentiment que la vie valait la peine…"
C'est en ces termes que Nehru achève son autobiographie.

Evelyne Lantonnet


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